Les youtubeuses Camille & Justine « se vengent sur la politesse et la bienséance » et c’est drôle

Les comédiennes Camille & Justine s’attaquent aux gens chiants dans leurs vidéos sur YouTube et disent tout haut ce que tout le monde pense tout bas.

Les vegans, les clients relous au resto, les geeks, les anti-avortements et même le froid: les YouTubeuses Camille & Justine n’hésitent pas à tirer, avec beaucoup d’humour, sur tout ce qui bouge, ou presque. Camille Giry, 27 ans, et Justine Lossa, 25 ans, sont comédiennes de formation. La première a grandi dans un petit village en Isère et la seconde en banlieue parisienne. Les deux jeunes femmes se sont rencontrées au cours Florent en 2012, et depuis, elles ne se quittent plus et se voient parfois quatre fois par semaine. Contrairement à ce qu’elles laissent transparaître dans leurs vidéos, elles ne sont pas colocataires: “Chacune a son espace et c’est mieux pour nous deux!

Pour remplir le frigo et payer son loyer, Justine Lossa est barmaid dans un restaurant depuis quatre ans tandis que Camille Giry donne des cours d’improvisation. Pour assouvir leur besoin d’expression, elles font du théâtre avec leur troupe Les Moustaches Sauvages. Les deux copines se découvrent une passion pour les planches à 12 et 15 ans. “Nos parents ne nous ont jamais empêchées de faire du théâtre, ils sont très cool et encourageants.” Pour entrer au cours Florent, Justine Lossa obtient un bac littéraire et Camille Giry un bac scientifique puis un DUT en multimédia. Les comédiennes lancent leur chaîne Youtube en avril 2016.

Un an plus tard, une de leurs vidéos fait le buzz. “Lâchez-nous l’utérus! Lâchez-nous l’utérus!”: leur coup de gueule sur le mouvement anti-avortement Les Survivants est visionné plus d’un million de fois sur Facebook. “On a été touchées par ce mouvement qui veut bafouer les droits des femmes. On doit expliquer pourquoi un tel mouvement ne doit pas exister”, assure Justine Lossa.

Installées devant l’ordinateur de Camille Giry, les deux amies se lancent sur un sujet de société et mettent en marche la caméra. Chacune termine la phrase de l’autre. Les punchlines s’enchaînent et les fous rires aussi. Le rire et la caricature pour critiquer et/ou dénoncer le quotidien, c’est leur credo. Au montage, les comédiennes s’amusent à ajouter des “inserts” de Picsou, de Pulp Fiction ou encore de Friends. Leur extrait préféré: la chèvre qui hurle. “Plus c’est connu, plus ça parle, plus c’est drôle”, disent-elles.

Camille Giry et Justine Lossa cherchent maintenant un “angle d’attaque” pour dénoncer les crimes contre les homosexuels en Tchétchénie: “On ne peut pas sortir cette vidéo à chaud. Cette histoire va finir par nous énerver et on va pondre quelque chose dessus. On veut pouvoir en rigoler. Mais l’homophobie nous dépasse, des gens meurent à cause de ça…”. En attendant la prochaine vidéo, les deux humoristes nous en disent un peu plus sur leur duo.

Comment sont nées vos premières vidéos?

En tant que comédiennes, on a besoin d’images pour montrer notre travail. Les dix premiers épisodes ont pris la forme d’une websérie. Cette expérience semi-professionnelle, avec une équipe et un scénario, nous a pris beaucoup trop de temps. On a eu envie de faire autre chose. On a voulu voir comment les gens allaient réagir à nos délires. Avec les vidéos face caméra, on s’éclate beaucoup plus et on explore l’improvisation. On se rend compte que le sujet est plus important que les moyens techniques utilisés et puis, le public d’Internet n’en demande pas tant. La spontanéité paye finalement!

Comment choisissez-vous les sujets à traiter?

On ne choisit pas nos sujets à l’avance. Les idées nous viennent du quotidien, généralement, c’est un évènement ou un sujet qui nous énerve ou qui nous saoule. Comme on est souvent ensemble, on en discute et hop, on tourne! Dans nos vidéos, on raconte simplement ce qu’il se passe dans nos vies en le caricaturant.

C’est un moyen de dénoncer certaines choses? 

Dans la vie, il y a des trucs qui nous font chier et on a envie de le dire. On en a marre du froid, marre de ne rien comprendre à ce que raconte notre pote geek, marre de nos potes en couple, alors on fait une vidéo. Autre exemple, les vegans nous cassent l’utérus donc on le dit franco. D’ailleurs, cette vidéo a été très mal interprétée, mais ce n’est pas du tout une dénonciation, on trouve ça très bien d’être vegan! En fait, on tape sur tout et sur n’importe quoi, on est des grandes gueules. Par l’intermédiaire de ces vidéos, on se venge sur la politesse et la bienséance.

Peut-on se moquer de tout?

On aimerait bien répondre un oui franc et sincère mais ce n’est pas tout à fait faisable. On essaie de ne pas se mettre de barrière. On veut rigoler des sujets qui nous dépassent, tout en les dénonçant. Mais tous les mots et toutes les pensées ne sont pas audibles par tous. Il n’est pas question de se restreindre sur tout, mais il faut parfois faire attention à ce que l’on dit. On veut mettre des taquets, pas cracher sur les gens.

Ces vidéos ont-elles changé quelque chose pour vous? 

Pour l’instant, rien de concret! (Rires.) Ces vidéos nous servent d’exutoire: une fois qu’on a parlé d’un truc qui nous énerve, on se sent beaucoup mieux après et c’est pareil pour les gens qui nous regardent. Elles ont aussi changé le regard de nos proches, on gagne une petite reconnaissance pour le travail fourni. Et grâce aux articles de presse, on gagne en visibilité et c’est chouette!

Le fait qu’on n’ait pas de filtre est analysé différemment parce qu’on est des femmes. C’est dommage.

Quand on pense YouTubeuse, on pense beauté, comment faire pour que ça change?

On n’a jamais pensé à faire des tutos beautés. Il faut que des femmes comme nous osent et prennent la parole sur des sujets de société. 80% de femmes qui font des vidéos traitent de beauté. Ce chiffre sous-entend que les 20% restants sont des femmes féministes. On n’en avait pas conscience. Il faut mettre fin au débat: on peut être une femme qui fait des vidéos sans arrière-pensée féministe.

YouTube est-il un espace d’expression intéressant pour les féministes?

Internet est un espace d’expression pour n’importe qui. On ne parle pas qu’aux femmes ou qu’aux hommes, on n’est pas genrées. Mais on a quand même droit à des remarques sexistes du genre “vous parlez mal pour des filles”.  Le fait qu’on n’ait pas de filtre est analysé différemment parce qu’on est des femmes. C’est dommage.

Vous sentez-vous féministes?

On est simplement pour l’égalité et la justice. Quand des anti-avortement veulent bafouer les droits des femmes, ça nous révolte. On nous reproche de ne pas avancer d’arguments mais, quand on dénonce un tel mouvement, on n’a pas à expliquer pourquoi il ne doit pas exister. Une chèvre qui crie illustre parfaitement bien ce qu’il se dit dans cette association. Le féminisme est une cause que l’on va défendre parce qu’on est des femmes qui font des vidéos.

Propos recueillis par Judith Bouchoucha

Un article initialement publié sur cheekmagazine.fr, le 27 avril 2017. Repris sur le site des Inrocks.

Pénélope Bagieu : « Si tu adores ma BD, tu es féministe! »

À l’occasion de la parution du tome 2 de Culottéesdes femmes qui ne font que ce qu’elles veulent, on a discuté féminisme et BD avec la dessinatrice Pénélope Bagieu. Interview.

Le premier tome ne lui avait pas suffi: la dessinatrice Pénélope Bagieu, 35 ans, revient avec un second volume de Culottées, des femmes qui ne font que ce qu’elles veulent(éd. Gallimard). Quinze femmes aux ambitions héroïques naissent sous ses traits fins et gracieux. La plupart d’entre elles sont contemporaines et pourtant méconnues. Parmi elles, Phulan Devi, reine des bandits, Nelly Bly, première journaliste d’investigation, Mae Jemison, première femme noire astronaute, ou encore Katia Krafft, volcanologue. Toutes ces femmes se sont battues pour gagner leurs combats et réaliser leurs rêves. “Ces femmes, qui partent de nulle part, défient les lois de la nature, commente Pénélope Bagieu. J’ai choisi ces 30 portraits de façon subjective. J’ai bassiné mon entourage pendant des heures avec les vies de ces femmes. Quand je parle d’elles, j’ai les yeux qui pétillent. Elles me font vibrer. Je suis sincère et admirative.”

Dès qu’elle a l’âge de dessiner, à 3 ans, les parents de Pénélope Bagieu lui collent un crayon dans la main pour “avoir la paix”. Elle n’a plus jamais arrêté depuis. Elle se dit très bavarde et analyse: “Le dessin me permet de beaucoup moins parler”. Après un bac ES obtenu dans la douleur, elle décroche un diplôme de l’école nationale supérieure des arts décoratifs de Paris et une formation de cinéma d’animation. Pénélope Bagieu commence alors à travailler dans la pub et dans la presse comme illustratrice. Elle lance son blog, qui lui servira de défouloir, Ma vie est tout à fait fascinante. “J’avais besoin de dessiner sans contrainte.” Elle y raconte ses anecdotes de la vie quotidienne et ses voyages, de 2007 à 2014, en utilisant toujours une touche d’humour. “Sur un malentendu”, comme elle dit avec humour, un magazine féminin lui commande le personnage de Joséphine. La jeune femme lui consacrera trois tomes aux éditions Delcourt. Pénélope Bagieu arrête alors la pub et vit de “l’aventure merveilleuse de la bande dessinée”.

“ Les femmes extraordinaires sont faciles à trouver, elles sont partout, il suffit de les choisir.”

En 2013, elle est nommée Chevalier des arts et des lettres lors du festival d’Angoulême par la ministre de la Culture. Deux ans plus tard, elle s’installe à New York où elle termine sa BD au crayon noir California Dreamin’. L’ouvrage retrace la vie d’Ellen Cohen, chanteuse américaine, plus connue sous le nom de Cass Eliott. Un travail de longue haleine, qui sera d’ailleurs sélectionné pour le prix Artémésia 2016. Mais la dessinatrice ne souhaite pas poser ses crayons. “Il y avait encore beaucoup d’autres femmes dont j’avais envie de parler.” C’est chose faite avec les deux tomes de Culottées, qui mettent les femmes à l’honneur tout en délivrant un message féministe. Interview.

Comment est né le projet des Culottées?

J’ai d’abord proposé au journal Le Monde d’en faire un blog ainsi qu’à ma maison d’édition. Pour produire une bande dessinée qualitative, et si je voulais être sûre d’aller au bout de mon projet, il fallait m’imposer une contrainte supplémentaire de régularité. Immédiatement, ils ont été enthousiastes et très curieux. “Ce sera tout?”, me disaient-ils. Le simple fait que ces 30 portraits de femmes n’étaient pas “suffisants” m’a confortée dans l’idée qu’il y avait un réel travail à faire pour raconter des destins de femmes extraordinaires. Elles sont faciles à trouver, elles sont partout, il suffit de les choisir. Mais on ne les identifie pas comme héroïques, c’est aux auteurs de coller cette étiquette. On pourrait faire dix tomes des Culottées -mais il n’y en aura pas de troisième.

Le jour où tu as compris que tu étais féministe?

Le jour où j’ai réussi à être fière de ce mot en l’assumant et le revendiquant. Ce mot est considéré comme diabolique. On l’associe à l’hystérie, l’anti-mecs. Être féministe, ce n’est pas être contre les hommes, c’est simplement vouloir l’égalité entre hommes et femmes. Dire qu’on est féministe n’est pas une honte. C’est un travail de pédagogie. Les femmes sont très fortes. Il faut que les filles qui grandissent soient fières de dire “Je suis féministe”. Et si tu adores ma BD, tu es féministe.

Penses-tu que les femmes sont plus culottées que les hommes?

Les femmes sont obligées d’être plus culottées que les hommes car il y a un véritable problème d’invisibilité et de représentativité qui ne choque personne. Et sans modèles féminins, on peut reproduire ce schéma d’invisibilité à l’infini. À adversité égale, une femme doit beaucoup plus travailler. Elle doit vaincre les présupposés de la société, les parents, les maris…

“La nouvelle génération d’auteures est plus engagée et plus décomplexée.”

Comment améliorer la visibilité des femmes dans la BD?

Le problème est qu’on n’en voit pas beaucoup et que l’on en conclut qu’il n’y en a pas. Souvent dans les bandes dessinées, les héroïnes sont castratrices, méchantes, folles ou pas intégrées. Mais à chaque génération, ça avance. Les nouvelles auteures sont très jeunes et le monde de la BD se féminise en avançant dans le temps. Petit à petit, la nouvelle génération raconte leur féminin neutre qui se dilue dans le masculin neutre; si un lecteur ne se focalise pas sur le sexe des personnages, c’est qu’on a réussi. Dans dix ans, j’espère que ce manque de représentation n’existera plus.

Est-ce que la nouvelle génération d’auteures est plus engagée sur le sujet?

Oui, la nouvelle génération est plus engagée et plus décomplexée. Je suis admirative et émue lorsque je vois la génération de filles qui ont entre 20 et 25 ans qui tiennent des fanzines et des blogs. Aujourd’hui, tu peux rêver en grand, alors que moi j’ai été engoncée dans le sexisme. J’avais honte de parler de sujets de femmes. Maintenant, je vois des filles de 12 ans qui connaissent mon livre par cœur. Les réseaux sociaux sont probablement un déclencheur de cette parole assumée. On se mobilise plus vite pour dénoncer.

C’est comment de vivre aux États-Unis sous Donald Trump?

Nous avons un taré au pouvoir. Cependant, c’est super de voir la résistance qui s’installe. Les Américains et les médias mettent des battons dans les roues à Donald Trump. Il faut que les Français regardent car c’est ce qui nous attend en France si Fillon ou Le Pen passent. Il va falloir rassembler. Notre identité nationale est d’être un pays d’accueil.

T’es-tu impliquée dans la Women’s March?

Bien sûr, je suis allée marcher dans les rues de New York, qui ressemblaient à des marées humaines. Au lendemain de l’investiture de Trump, ça a été rassurant de voir que les Américains ne sont pas tous de gros racistes et que beaucoup n’ont pas voté pour lui. Lorsqu’un artiste ou une personnalité connue est médiatisé, il faut qu’il utilise son temps de parole à chaque occasion pour soutenir des causes et rabâcher les mêmes choses. En vieillissant, je suis de plus en plus énervée.

Propos recueillis par Judith Bouchoucha

Un article initialement publié sur cheekmagazine.fr, le 21 février 2017. Repris sur le site des Inrocks.