Le cool à l’ancienne

Avec son allure austère et classique, le ministre de l’Intérieur incarne à la perfection le style « rétro » qui fait fureur. Décryptage et confidences en exclusivité.

Quand il est entré au gouvernement en 2012, Bernard Cazeneuve a préféré se séparer de sa DS de collection, modèle 1968. « Je trouvais qu’arriver en DS au ministère n’améliorerait pas mon image de modernité… », a-t-il confié récemment de son habituel ton pince-sans-rire. Il aurait pu la garder. Car ce que les Français aiment chez lui, c’est justement ce côté délicieusement ringard, cette allure de notaire de province un chouia ennuyeux. En ce début d’année 2015, de façon pour le moins inattendue, le pays est tombé sous le charme de ce ministre de l’Intérieur de 51 ans, au chic suranné, qui vénère le général de Gaulle. Depuis les attentats des 7, 8 et 9 janvier, 70 % de nos compatriotes ont une opinion favorable de lui*. Celui qui n’était qu’un ministre un peu fade peut se targuer de faire partie désormais des poids lourds du gouvernement. « Il bénéficie du regain de popularité qui touche tous les ministres de l’Intérieur quand des événements tragiques ont lieu et que l’opinion publique compte sur les forces de l’ordre, constate le politologue Stéphane Rozès, président de la société de conseil Cap. Mais il a su aussi, par son calme, sa gravité, répondre aux attentes des Français. »

Lesquels auront remarqué au passage – du moins, certains d’entre eux – que, sous une allure sévère, le patron de la Place Beauvau fait très attention à sa mise. « Il affiche une élégance classique, à la française, discrète mais très travaillée, là où les hommes politiques d’aujourd’hui s’habillent de façon passe-partout », note Dominique Gaulme, coauteure des « Habits du pouvoir » (éd. Flammarion). Dans la façon de commander, d’occuper la fonction comme dans la façon de s’habiller, il y a un style Cazeneuve. « Avec lui, on se croirait revenu au début de la Ve République, dans une France en noir et blanc, explique l’écrivain et énarque Marc Lambron, fin connaisseur des Trente Glorieuses. Il me fait penser à certains ministres ou hauts fonctionnaires de De Gaulle, avec sa tête de préfet de police sorti d’un film de Michel Audiard. On a moins l’impression qu’il est là pour se servir que pour servir. C’est très rassurant, alors qu’on ne nous offre pour modèles que des hommes politiques carriéristes, des financiers avides et des comiques qui fraudent le fisc. Adieu Dow Jones, bonjour Fouché ! » Bernard Cazeneuve a la raideur engoncée du serviteur dévoué de l’Etat qui fait passer son devoir avant tout.

Preuve que le ministre est conscient de sa nouvelle aura, il a accepté de nous répondre : « Il me semble que le service de l’Etat compte plus que ce que l’on est soi-même. Surtout en cette période. La politique n’est pas qu’une affaire de séduction, de manipulation. Il s’agit d’une chose sérieuse, même si on peut s’y investir en faisant preuve de recul. » A une époque où la plupart d’entre nous se comportent comme de grands enfants hédonistes et narcissiques, Bernard Cazeneuve apparaît comme un adulte responsable. Un homme inespéré, en somme : un politicien d’avant le selfie, le tout-à-l’ego et le marketing de soi. Ce qui peut expliquer sa popularité. « Il y a une fatigue des Français devant l’indivi-dualisme des politiques, leur ambition démesurée, leur “hubris”, leur obsession de la communication », remarque Stéphane Rozès. Bernard Cazeneuve peut endosser le costard des responsabilités sans problème, lui qui choisit les siens chez Berteil ou Hartwood, maisons chics des bons quartiers parisiens. Le ministre renvoie, de fait, à cette France des années 50 et 60 souvent idéalisée : les pardessus, les vieilles voitures, le plein-emploi et les joies naïves de la société de consommation… Il le reconnaît volontiers : « J’ai des goûts très classiques. Certains hommes politiques veulent être modernes pour plaire. Pas moi. » Ce qui n’exclut pas un certain souci de la coquetterie. « L’élégance et la sobriété ne sont pas incompatibles en matière de vêtements comme de politique. » Une forme de manifeste politico-vestimentaire.

L’ancien député et maire de Cherboug-Octeville incarne un style « Old school »,  qui semble réclamé aujourd’hui. Depuis quelques années, on réédite les albums de « Martine » ou de « Caroline », on se meuble fifties, on verse dans l’esthétique « Mad Men », on écoute des disques sur un Teppaz chiné en brocante et on réhabilite, avec la « comfort food », le bon vieux gigot-flageolets du dimanche. Pourquoi tant de formi formi formi Formica ? « Dans une période difficile comme la nôtre, les Français se tournent vers les années 50 et 60, qui leur paraissent plus douces, plus stables, plus prospères, et qu’ils associent à leurs grands-parents », explique Alexandra Jubé, qui décrypte les tendances à l’agence NellyRodi. Peut-être est-ce dû aussi à une certaine lassitude de la culture jeune, branchée, qui a imposé ses codes partout, dans les magazines, à la télévision, sur le Web ? Celle-ci semble s’essouffler, devenant de plus en plus cheap, grossière, prévisible. « Le succès d’un Cazeneuve, entre autres signes, me paraît marquer le déclin de la culture Canal +, cet esprit de dérision systématique qui moque tout ce qui incarne une identité, une autorité fortes. Quand l’histoire devient tragique, ce genre de posture ne suffit plus », commente Marc Lambron. De même qu’on assiste à une envie de rematérialisation – on veut des livres en papier et des vinyles plutôt que des e-books et des fichiers MP3 –, on en a parfois assez de l’univers pop, coloré, lol. Amusant mais d’un maigre soutien face aux défis actuels : la crise, la lutte contre le terrorisme, la quête de sens. La culture jeune est morte, vive la culture vieille ? Bernard Cazeneuve pourrait en être le héraut.

* Sondage Odexa/« Le Parisien », réalisé la semaine du 12 janvier.

Patrick Williams, avec Judith BOUCHOUCHA

Un article initialement publié le 6 mars 2015, dans le numéro 3610 du magazine ELLE France.

Pour voir l’article en PDF, cliquez ici. 

« La guerre des tétons » de Lili Sohn

A l’âge de 29 ans, Lili Sohn apprend qu’elle est atteinte d’un cancer du sein. Qu’elle décide de raconter dans un roman graphique au ton léger, voire humoristique.

De la première angoisse à l’heure du diagnostic, en passant par la recherche sur Doctissimo – où un simple rhume se transforme parfois en tumeur du foie –, nous suivons le quotidien de cette jeune femme, qu’elle a résolument décidé de colorer.

A l’image de son clone de papier : un casque brun et frangé à la Playmobil, sur des lunettes carrées, et un léger bidon en couverture de son livre. Mais, derrière la légèreté, la réalité : Lili ne cache rien des effets secondaires, perte de poids,
de cheveux, ce qui lui vaudra, entre autres, une demande en mariage repoussée pour cause de crâne pas assez garni. Elle doit bientôt suivre une chimiothérapie. Qui fera l’objet d’un tome 2. Dont cette battante connaît déjà le titre : « Extermination ».

Judith Bouchoucha

Un article initialement publié le 20 mars 2015, dans le numéro 3615 du magazine ELLE France. 

Jacqueline Ayme : elle a voté pour la première fois il y a 70 ans

Elle fut l’une des premières femmes à voter. Soixante-dix ans après, alors que le ministère de l’Intérieur célébrait l’obtention de ce droit, rencontre avec la truculente Jacqueline Ayme, 91 ans.

lle a l’iris azur, les cheveux blancs, un sourire à requinquer un régiment de déprimés, l’esprit frondeur. Jacqueline Ayme adore dire : « Je suis un dinosaure, j’ai 91 ans, je n’ai même pas de téléphone portable. » Elle fume des cigarettes fines mentholées, ne rechigne pas devant un apéro, ne s’interdit rien. Elle écoute la radio non-stop, ses émissions favorites à la télévision traitent d’histoire ou de politique et, pour tromper la solitude, elle lit beaucoup. Allure trotte-menu sur ses petits talons, veste pailletée, legging noir et Shalimar. A l’épaule, elle arbore son sac à main des grands jours. C’en est un. Ce 29 avril, elle est sur l’estrade de la salle de conférences de la Place Beauvau, devant Bernard Cazeneuve, le ministre de l’Intérieur, et une centaine d’auditeurs. Ce n’est pas rien. Elle participe à la cérémonie commémorant le droit de vote des femmes. C’était pour les élections municipales le 29 avril et le 13 mai 1945. Il y a soixante-dix ans. Jacqueline Ayme votait pour la première fois à Verdun.

« Nos coeurs étaient tristes »

Entre quatre yeux, elle confie, désinvolte, que « voter ne [lui] a rien fait de spécial». Elle rappelle le contexte, l’Occupation, les privations, les amis déportés dans les camps. « Voter n’était pas une joie, la Libération par les Américains l’avait été, mais nos cœurs étaient tristes. » Elle est née en 1924, à Verdun. Famille maternelle de paysans. « Catholiques mais pas bigots. » Aînée de trois filles. Seize ans d’écart avec la benjamine. Ses parents, natifs aussi de Verdun, étaient adolescents lors de la Première Guerre mondiale. Un champ de bataille. Pas d’école. Sa mère fait des ménages, son père travaille dans les chemins de fer. « Ils vivotaient, nous habitions avec mes grands-parents. J’étais une bonne élève. Après mon certificat d’études, je voulais devenir sage-femme. »

« Je n’étais pas très fréquentable »

Lorsque, le 29 avril 1945, elle se rend seule au bureau de vote, la jeune femme a conscience qu’elle n’a pas accès aux informations, « tout le monde votait la même chose, c’était catho et le général de Gaulle redoutait le vote d’influence ». Sa conscience politique se forgera plus tard. « Je n’étais pas très fréquentable. Je suis athée et d’extrême gauche. Mon mari, Jean Ayme, était docteur en psychiatrie, il a fondé le syndicat des psychiatres des hôpitaux psychiatriques de France. Il était trotskiste. » Pour Jacqueline, la liberté passait d’abord par le travail, elle a accouché trois mille femmes et s’octroyait une demi-journée de congé par semaine. « Avec mon mari, nous avons vécu soixante-trois ans d’amour, eu deux enfants. Un jour, j’ai décidé d’arrêter d’exercer mon métier. Et, pour mieux comprendre celui de mon mari, j’ai étudié la psychiatrie. »

A la fin de la cérémonie, la vieille dame s’entretient avec Bernard Cazeneuve. Elle lui confie qu’ils sont voisins, qu’elle a conservé la petite maison près de Chantilly qu’ils avaient avec son mari, du temps où il travaillait dans l’Oise. Le ministre accepte d’être photographié à ses côtés dans son bureau et l’invite à déjeuner chez lui à la campagne, il se mettra aux fourneaux. En partant, Jacqueline glisse dans son sac des grands jours un bulletin secret, le 06 du patron de la Place Beauvau.

Caroline de Bodinat, avec Judith Bouchoucha

Un article initialement publié le 7 mai 2015 dans le numéro 3619 du magazine ELLE France. Repris sur leur site internet.