Prêts à tout pour ne plus être gros

La chirurgie de l’obésité est l’une des plus pratiquées en France. Sur des groupes Facebook dédiés, opérés et candidats se soutiennent mais aussi s’échangent des conseils pour berner les médecins parfois réticents face à ces interventions.

Pour perdre du poids, Sandrine a été opérée deux fois. Sa première chirurgie bariatrique date de janvier 2011. Elle a 30 ans et à l’époque, elle pèse 151 kg. « Je commençais à avoir du mal à me déplacer. J’avais des maux de dos aussi », confie-t-elle. Aujourd’hui, sa balance affiche 110 kg. Elle est ravie, même si elle perd ses cheveux. Par petites poignées chaque jour. Sûrement l’effet indésirable le plus marquant de ses passages sur le billard. « Rien de dramatique », assure-t-elle pourtant, rayonnante. Elle envisage même une troisième chirurgie. « On trouve que ce n’est jamais assez ».

En 2016, 60.000 Français ont été opérés d’une chirurgie de l’obésitéselon l’Inspection générale des affaires sociales (Igas). Cette chirurgie, qui consiste à modifier l’estomac, est l’une des plus pratiquées en France. Elle est également l’une des plus addictives. « Ils se roulent par terre pour avoir une opération. Ils sont prêts à mourir pour perdre 30 kg », explique Gabrielle Deydier, auteure du livre On ne naît pas grosse publié aux éditions Goutte d’or. Une frénésie qui bouscule la vie des patients. Les risques de problèmes post-op sont pourtant nombreux, comme les effets secondaires.

Mais qu’importe, pour maigrir certains sont prêts à tous les sacrifices. C’est sur des groupes Facebook privés, exclusivement fréquentés par des opérés et des futurs opérés, qu’ils s’échangent des conseils et partagent leurs vécus. Ces derniers ressemblent aux forums des années 2000, où chacun raconte ses journées dans cette nouvelle vie. « En moins de cinq ans, on est passé de deux ou trois groupes, à des dizaines aujourd’hui », raconte, légèrement inquiète, Gabrielle Deydier. Le groupe le plus actif, Sleeve, Anneau, By pass c’est notre histoire (groupe de soutien mixte), date de 2014 et rassemble près de 23.000 abonnés. Y sont publiés des recettes, des photos avant et après opération, mais aussi des combines pour duper les médecins et multiplier les opérations. Pour certains, tout est bon pour perdre toujours plus de poids, quitte à y perdre la santé. StreetPress a passé plusieurs semaines sur ces groupes et a récolté plus de soixante témoignages, notamment grâce à un questionnaire publié sur ces pages.

BB estomac

« Au début, les gens allaient sur ces groupes pour trouver un parrain ou une marraine. Il y avait un côté bienveillant », raconte Gabrielle Deydier. Le tuteur accompagne l’opéré dans son parcours chirurgical, puis dans sa convalescence. Aurélia (1) se demande par exemple s’il est normal de ne rien pouvoir boire ou manger à un mois post-op. Sans surprise, l’alimentation est au centre de nombreuses discussions. Les photos de repas aux portions ridicules s’enchaînent. Certains s’inquiètent d’une perte de poids pas assez rapide… Sur ces groupes Facebook, les opérés cherchent du réconfort ou du soutien. Mais aussi des informations médicales. Selon Pina qui tient la page Chirurgie Bariatrique (Anneau , Sleeve , Bypass) depuis 5 ans, « il y a un réel manque d’informations entre le chirurgien et le patient. Ce n’est pas juste une ablation mais bien un réel chamboulement du système digestif. On nous lâche dans la nature ». Elle passe plus de 4h par jour à modérer son groupe et répondre aux questions.

en Doctissimo. Les discussions ne tournent plus qu’autour de l’obsession de la perte de poids. « Ils disent toujours la même chose sur ces groupes : “J’ai peur ou je suis contente.” “Combien de kilos avez-vous perdu ?” », explique Gabrielle Deydier :

« On y retrouve tout ce qu’il y a de plus négatif sur les réseaux sociaux. »

4 mai. Amelle (1) poste une photo avant/après opération. 330 likes et 33 commentaires. Tous la félicitent : « Waouh, tu es magnifique ! Tu peux être fière », « Tu es superbe comme ça ! Bravo », « Hâte de poster ma photo ». Les publications s’enchaînent et se ressemblent, à la vitesse, souvent, de deux posts par heure. « 2 moiniversaire pour mon bb estomac et 31 kilos en moins », publie Sylvia (1). Jennifer (1) plus bas : « L’anniversaire de bb estomac arrive à grands pas […] Enfin je m’aime, enfin j’ai confiance en moi. » Les opérés parlent de leur estomac à la troisième personne. Il porte généralement le nom de « bb estomac » ou de « baby estomac ».

La famille Sleevanopass

Dans ces groupes, trois mots reviennent en boucle : anneau, sleeve et bypass, les trois opérations validées par la Haute Autorité de Santé. Sur son groupe, Isabelle parle même de la « famille Sleevanopass ». Et comme certains chirurgiens proposeraient, selon plusieurs témoignages, aux patients de choisir l’opération souhaitée, un peu comme au marché, c’est sur Facebook qu’on cherche des recommandations. Nora (1), par exemple, le 14 avril : « Bonjour : anneau ou sleeve ou bypass ? Quelle est la meilleure méthode ? » Trente personnes lui répondent et tentent de la guider. L’anneau est vivement décrié. « Anneau non pour l’avoir eu », « surtout pas l’anneau », « oubliez l’anneau ! », clament-ils en coeur.

La technique de l’anneau consiste à placer une bague en haut de l’estomac pour créer une sorte d’entonnoir. Mais 47% des opérés sont en échec sept ans après l’opération, raison pour laquelle elle est de moins en moins utilisée. Pour le chirurgien viscéral et digestif Nicola Corigliano : « Les résultats sont moins importants en terme de perte de poids. De plus, le confort n’est pas top. » Paola, 43 ans, opérée en 1998 puis en octobre 2018 a regretté son anneau. « Je l’ai gardé 17 ans. Je n’ai eu que des complications notamment des remontées acides et des malaises à répétition », raconte-t-elle.

La sleeve consiste à retirer les deux tiers de l’estomac. Elle représente 53 % des opérations de chirurgies bariatriques. Quant au bypass en Y, elle est l’opération la plus radicale même si elle est réversible. Elle représente un tiers des opérations. Elle est principalement utilisée sur les personnes ayant un Indice de Masse Corporel (IMC) de plus de 45 (plus de 130 kg pour 1m70). Un bypass est une dérivation de l’estomac et de l’intestin. Les aliments ne passent pas par l’estomac car cette chirurgie modifie l’absorption. Mais, elle entraîne des carences vitaminiques.

Changez-moi ce corps que je ne saurais voir

« Je savais que je voulais une sleeve et j’étais prête à tout pour l’obtenir », raconte Isabelle, qui tient le groupe Sleeve, Anneau, By pass c’est notre histoire (groupe de soutien mixte). Sylvie Benkemoun, vice-présidente du Groupe de réflexion sur l’obésité et le surpoids (Gros)et psychologue clinicienne, analyse :

« Il est tellement difficile de vivre gros qu’on pourrait tout accepter. »

La chirurgie bariatrique est majoritairement utilisée par des femmes. « L’obésité est plus fréquente chez les femmes », tente le docteur Corigliano. Pourtant, d’après une étude de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) publiée en 2016, l’obésité concerne 15,8% d’hommes et 15,6% de femmes en France. Pour Sylvie Benkemoun, c’est simplement du « sexisme ordinaire car on demande beaucoup plus aux femmes. Et l’environnement grossophobe est plus important en France que dans d’autres pays d’Europe. »

Lorsqu’un médecin refuse de pratiquer une opération, c’est souvent vécu comme un drame par le patient. « Mon médecin ne veut pas que je me fasse opérer. Pourtant, je pèse 100 kg pour 1m61. J’en ai marre de ces refus. Comment avez-vous fait ? », s’alarme Fanny (1). Tous lui conseillent d’aller directement voir un chirurgien privé, sans passer par la case médecin généraliste. Sarah (1), vindicative, insiste même : « Ce n’est pas à ton médecin de décider pour toi. »

Pour que la sécurité sociale accepte l’opération, le patient doit avoir un IMC supérieur ou égal à 35 avec des comorbidités (apnée du sommeil, diabète de type 2, hypertension artérielle…) ou un IMC supérieur à 40. Il doit aussi avoir suivi un parcours médical de minimum six mois. Pendant ce temps, il fait différents tests et rencontre de nombreux médecins, notamment le chirurgien, l’endocrinologue, le diététicien-nutritionniste, le psy et le gastroentérologue. Si l’un d’eux ne signe pas le protocole, ils peuvent décider d’aller en voir un autre. Maxence (1) le prouve en postant : « Je suis allé voir un autre chirurgien. Je me fais opérer dans les prochaines semaines. » Un parcours long et contraignant. « Il faut se battre chaque jour. »

« Il m’a démoli la vie »

Maryline, 49 ans, voulait absolument sa sleeve. Alors elle a dupé les médecins pour obtenir son opération. « Ils m’ont opérée parce qu’inconsciemment je leur ai caché plein de choses. » Elle ne mentionne pas la dépression qu’elle subit et les problèmes de couple avec son mari. Autant de contre-indications à se faire opérer. « J’ai aussi menti sur mon alimentation. Je lui ai fait entendre ce qu’il voulait. » Mélanie (1) affirme : « Il ne faut pas être trop honnête. »

« Je croyais être prête mais je ne l’étais pas. J’ai berné mon monde sans le vouloir », regrette aujourd’hui Maryline qui, comme un paquet d’opérés, a souffert de complications post-opératoires. Elle souffre aujourd’hui d’anorexie mentale et de dépression. Ce qui a entraîné son hospitalisation en janvier 2019 pour « dénutrition sévère et déshydratation ». 38% des opérés se trouvent en situation d’écheccinq ans après une opération de chirurgie bariatrique. La plupart d’entre eux ont repris l’intégralité de leur poids. Des complications dues notamment au manque de suivi post-op, ou aux contre-indications qui n’ont pas été respectées. Les effets secondaires sont nombreux et lourds : perte de cheveux, carences en vitamines, nausées, vomissements, diarrhées, reflux gastro-oesophagien, fistule, dumping (troubles importants et douloureux de la digestion qui surviennent juste après le repas lorsque les aliments sont ingérés trop rapidement)…

À cause des effets secondaires, Fee, 40 ans, a demandé à son chirurgien de transformer sa sleeve, réalisée en 2013, en bypass pour ne plus prendre d’oméprazole. Un médicament qui pourrait être à l’origine de sa « grosse dépression ». Près de six ans après sa deuxième opération, un bypass en Y, Isabelle, 35 ans, souffre quant à elle encore terriblement. En novembre 2011, son médecin traitant la convainc de se faire opérer d’une sleeve. « Je n’étais pas pour. Je pensais que c’était une solution de facilité. » À l’époque, elle pèse 180 kg et souffre d’asthme. « Je n’avais pas de problèmes de santé majeurs lié au surpoids. » Elle se fait opérer en janvier 2012. Quelques jours après sa sortie, elle a déjà perdu 21 kg. Deux mois plus tard, elle est de nouveau hospitalisée. « J’étais en carence [vitaminique] à tous les niveaux. » Les agrafes de la sleeve « ont pété ». Quelques mois plus tard, le gastroentérologue lui annonce que « deux nerfs ont été sectionnés pendant l’opération. » Il faut réintervenir. Les complications s’enchaînent de nouveau : gigantesque abcès, dépression, maladie de Crohn, perte de cheveux, ablation de la vésicule biliaire, perte de ses dents… « J’ai encore des problèmes aujourd’hui. Ça m’a démoli la vie et la santé. »

Elle est loin d’être la seule à subir ces galères à répétition. Elisa, 42 ans, a été opérée d’une sleeve en février 2019. Dix jours après son opération, elle découvre qu’elle a une fistule. « Il y avait une fuite de 2 mm entre deux agrafes. Du liquide s’est échappé et dirigé vers les poumons. » Lorsqu’ils retirent le drain quelques jours plus tard, rebelote. « Je regrette l’opération. Les douleurs n’en valent pas la peine. » Elle regrette aussi qu’il n’y ait « que du positif » sur les groupes Facebook. « Je veux crier à chacun : ne le faites pas ! »

Quand le miel devient aigre

Pourtant, sur les groupes Facebook, les posts qui relatent ces complications sont rares, voire inexistants. « Quand tout le poids est perdu, c’est là que tout commence. Mais à ce moment-là, les opérés ont déjà quitté ces groupes », explique Sylvie Benkemoun. Sur Facebook, les membres de la communauté sont en « lune de miel » et savourent les pertes de poids prometteuses.

Il existe tout de même quelques groupes consacrés aux suites compliquées : Reprise de poids après bypass, sleeve… nous sommes là pour en parler ou échec sleeve ou bypass. D’après Elodie Sentenac, diététicienne, nutritionniste, la lune de miel dure entre un et deux ans. Elle correspond à la période où la perte de poids est fulgurante. Il peut, cependant, il y avoir quelques paliers. C’est le moment où le poids de l’opéré stagne. C’est souvent très mal vécu comme en témoigne le post d’Irène (1) : « 2 mois de palier, je démoralise ». Plus bas, Anne (1) abonde : « 5 mois de palier, cela me tracasse. »

Les patients peuvent développer des troubles de conduites alimentaires (TCA) après l’opération. Et ceux qui en avaient avant n’en sont pas débarrassés non plus. « Il y a aussi des problèmes d’addictions qui peuvent naître comme l’alcoolisme ou le tabagisme », complète Elodie Sentenac. « Il est faux de penser que perdre la moitié de son poids, c’est guérir. On n’est jamais guéri de l’obésité », assure Sylvie Benkemoun, qui précise que l’obésité est une « maladie chronique ». Selon le chirurgien Corigliano :

« Le traitement doit être à vie. »

La psychologue clinicienne ajoute que les troubles de l’humeur et la dépression apparaissent eux aussi après la lune de miel. « Il y a un déplacement des addictions. »

« C’est que du bonheur »

Heureusement, certains opérés échappent aux complications. Ils sont les plus actifs sur les groupes Facebook. On ne compte plus le nombre de fois où la phrase « c’est que du bonheur » revient. Philippe assure que ces opérations ont changé sa vie : « Je peux faire beaucoup plus de choses avec ma fille. Pour ma vie de couple aussi, ça a beaucoup changé. Surtout le côté intime. C’est plus facile en terme de positions. » Imène, 26 ans, qui s’est faite poser un anneau à ses 18 ans puis a été opérée pour une sleeve six ans plus tard, apprécie de pouvoir s’habiller comme elle le souhaite. « Je ne me sens plus différente, je me sens femme. »

Son couple a pourtant fait les frais de cette deuxième opération. Après cinq ans, elle et son compagnon se sont séparés. Sur les groupes, beaucoup viennent chercher des solutions pour réparer leurs relations amoureuses. « Mon couple va mal… On ne se comprend plus », poste Marie (1). « Mon couple part en fumée », regrette Maëlle (1). D’après Elodie Sentenac « un couple sur deux divorce ou se sépare après une opération [de chirurgie bariatrique] ». Mais les commentaires sous ces publications vont presque tous dans le même sens : ce n’est pas grave, tu trouveras mieux ailleurs. D’ailleurs, sur le groupe Sleeve, Anneau, By pass, c’est notre histoire, il existe même un fichier de célibataires.

(1) Le prénom a été modifié.

Article publié le 15 mai 2019 sur StreetPress. 

Vis ma vie de soumise

« J’ai vécu une sexualité traditionnelle pendant 25 ans. Je trouvais ça ennuyeux. J’avais envie de marques sur mon corps », explique Barbara. Maso, uro, adepte du fist-fucking ou de la sodomie, plusieurs soumises racontent leurs quêtes de la jouissance.

Sur Facebook, Trésor affiche fièrement son collier de cuir noir à pointes. Stan, son maître, commente : « Voici le collier de ta soumission totale ». Cette cadre manageuse de 27 ans est ce que l’on appelle une soumise dans le milieu BDSM (bondage, discipline, domination, soumission, sadisme et masochisme). Elle ne retire jamais son bijou. Son maître peut y attacher une laisse. Il le lui a offert il y a un an. Son dressage s’est terminé après deux années d’apprentissage. L’accessoire signifie qu’elle lui appartient entièrement. « Je le laisse gérer ma vie », confie la Parisienne.

Le couple s’est rencontré au travail. Deux à trois fois par semaine, ils se retrouvent chez Trésor. Cet appartement, c’est Stan qui l’a choisi pour elle. Avant d’arriver, le dominateur lui envoie des consignes précises par message. Il lui demande par exemple de fermer les volets, de préparer les menottes, la cravache ou les chaînes. « Lorsqu’il arrive, il peut m’attacher les mains avec des cordes ou des chaînes. Je dois m’occuper de lui. Puis, je dois m’installer dans une position spécifique pour recevoir des coups de cravache ou de ceinture. » La soumise n’a pas le droit de refuser quoi que ce soit. Elle ne doit pas exprimer clairement ses besoins et ses envies, ni même jouir sans autorisation préalable.

SOUMISE MODE D’EMPLOI

Un contrat est généralement établi au début d’une relation dominateur-soumise. Il existe aussi, à l’inverse, des dominatrices et des soumis ainsi que des couples homosexuels. La soumise y inscrit ses fantasmes, les pratiques qu’elle accepte et celles qu’elle refuse catégoriquement. Il évolue bien sûr au fil du temps. Un safeword [trad. mot de sécurité] est défini par la femme. Il permet d’arrêter la séance dès qu’elle le prononce si la douleur n’est plus supportable. Ce mot n’a aucune connotation sexuelle. Eva Delambre, auteure de romans érotiques BDSM, analyse :

« On donne un pouvoir à la soumise, ce qui est contradictoire mais aussi indispensable pour sa sécurité. »

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Le rituel universel est d’appeler son dominateur « Monsieur ». / Crédits : Haruko Daki

Jérôme, 50 ans, est dominant sexuellement. Une fois par semaine, son épouse l’autorise à voir d’autres femmes et hommes, car elle ne kiffe pas trop les fessées. Il raconte la fois où il a été trop loin avec l’une de ses soumises : « Pendant mon apprentissage, j’ai voulu aller au-delà des limites [physiques et morales] de ma soumise en la fouettant, pour voir comment elle réagissait. J’ai joué avec le feu et on s’est brûlés tous les deux. Après, elle m’a engueulé. » Ces limites représentent le point de rupture dans la notion de consentement. Elles peuvent mettre un point final à la relation.

Il y a, par ailleurs, des règles à respecter pour être une bonne soumise. Le rituel universel est d’appeler son dominateur « Monsieur » et de ne jamais le tutoyer, sauf si elle considère qu’il n’a plus d’impact sur elle. Les 12 règles de la soumise, disponibles sur internet, précisent qu’une personne en position de soumission doit obéir à tous les ordres de son maître, ne jamais le regarder dans les yeux ou encore ne pas croiser les jambes. Ces instructions ne sont pas obligatoires ni suivies par toutes.

Si elle le déçoit ou si elle faute, il peut alors la punir en lui faisant subir des pratiques qu’elle ne désire pas. Lorsqu’Elsa, 38 ans, soumise et en couple depuis 2016, commet une erreur, Pierre la frappe avec une cuillère en bois ou la prive de son collier – qu’elle ne retire jamais – pendant plusieurs jours.

En contrepartie de cette pseudo-bienséance, la soumise a deux droits. Elle peut choisir son maître et le quitter s’il ne la satisfait plus. Auquel cas, si elle détient un collier, elle lui rend ou le découpe.

PAPY PERVERS

Patrick Le Sage est dominateur depuis près de 38 ans et probablement le plus prisé de tout Paris. Depuis l’acquisition de sa cave proche de Nation en 2000, il y a accueilli plus de 300 soumises. Ce donjon BDSM est un lieu marquant. Dès que la porte blindée grise s’ouvre au fond de la cour, on découvre des dizaines de petits pots en verre remplis de culottes sur une étagère. Il les collectionne comme des trophées.

Son initiation à la domination, il la doit à Gladys, sa première soumise. Il a 34 ans à l’époque. L’homme aux faux airs de DSK développe :

« Pour moi, ça n’existait pas. C’était une hérésie. On ne peut pas mettre des gifles à une femme en pensant que ça lui fait du bien et la baiser ensuite ! »

Pourtant, il y prend vite goût. Patrick cherche alors de nouvelles femmes voulant tenter l’expérience et s’arme de patience. Le minitel et internet n’existaient pas à l’époque. Aujourd’hui, couples et femmes viennent à lui principalement grâce au bouche-à-oreille. « Les époux me contactent pour que je domine leur femme. »

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Ce monsieur a un donjon BDSM… / Crédits : Haruko Daki

PATRICK LE SAGE FAIT DU SALE

« Ici, on utilise 3.000 capotes par an », lance le septuagénaire à la chevelure grisonnante. Au sous-sol, lieu des séances, il a aménagé différents espaces pour attacher les soumises par les pieds ou les mains et même sur une croix, selon la pratique du bondage. Dans un coin, des chaînes métalliques jonchent le sol. Patrick est fier de montrer les outils qu’il a fabriqués lui-même, comme cette scie circulaire transformée en gode vibrant ou ces rasoirs électriques devenus stimulateurs clitoridiens. Tout le matériel est protégé pour éviter la transmission de maladies. Une fois ces objets utilisés, il les dépose dans un plateau chirurgical pour les nettoyer. Le dominateur a également installé un cercueil en bois ainsi qu’un confessionnal récupéré dans une église. À l’intérieur, il écoute, à la manière d’un prêtre, le contrat de sa soumise. Un peu partout, il a aussi disposé des cages et même une cellule grillagée où certaines passent la nuit.

Patrick Le Sage ne « baise » jamais ses soumises, sauf exception. Il préfère laisser la tâche à ces « godes à pattes », une horde de trois à dix hommes qui lui obéissent au doigt et à l’œil. La séance se transforme alors en gang-bang.

Avec ses soumises, Patrick Le Sage pousse le vice à fond jusqu’à inscrire ses initiales partout, comme une marque de domination. En témoigne le corps d’Arcane, une ancienne soumise: ils les lui a tatouées sur la nuque, cousues sur le pubis avec des lettres en diams et même inscrites au fer sur la fesse droite. Il l’a aussi mutilée en gravant « salope »au cutter dans le bas de son dos.

TA DARONNE EST SUR GLEEDEN

Les soumises contactées par StreetPress ont principalement découvert la soumission sur le web après une relation conventionnelle, communément appelée « vanille » dans le milieu BDSM. Elle représente la « position du missionnaire dans le lit le dimanche soir, et rien d’autre… » d’après un blogueur.

Clarisse, blogueuse de 26 ans, raconte : « J’avais 13 ans la première fois que j’ai demandé à mon copain de me contraindre sexuellement, mais il a refusé. J’avais besoin de quelqu’un qui m’empoigne. » Elle rencontre son premier maître, Charles, à 21 ans. « Lui en avait 42, la différence d’âge m’excite énormément. Notre relation a duré deux ans et s’est terminée par un énorme mensonge de sa part. Alors que dans le BDSM, les deux points principaux, selon moi, sont la confiance et la sensualité. »En effet, les soumises confient leur corps à leur dominateur, elles ne doivent pas avoir de doutes.

Barbara, aide à domicile de 54 ans, a, quant à elle, découvert la soumission il y a quatre ans.

« J’ai vécu une sexualité traditionnelle pendant 25 ans avec mon ex-mari. Je trouvais ça ennuyeux, mais je n’ai jamais rien dit. J’avais envie de marques sur mon corps. »

Après sa séparation, elle traîne sur Gleeden à la recherche d’un homme à caractère dominant. « Mon ancien maître aimait beaucoup la cravache et les morsures. Mais notre relation était malsaine, c’est un pervers narcissique », confie-t-elle. Avec son actuel « amant dominant », qu’elle fréquente depuis quelques années, c’est plus simple. Il prend plus soin d’elle sexuellement parlant. Côté pratique, il lui urine dessus, la sodomise ou la fiste [poing enfoncé dans le vagin ou dans l’anus]. La douche dorée, c’est-à-dire le fait d’uriner sur une personne, est un procédé qui revient fréquemment dans ce milieu. Il représente une certaine jouissance. « J’aime beaucoup la transgression ! », assure la cinquantenaire. Elle avoue même qu’elle adorerait « pouvoir faire des choses dans un lieu de culte ».

PETITS PLAISIRS COUPABLES

Dans le BDSM, les pratiques sont multiples, et la douleur ou l’humiliation sont monnaie courante. Elsa est masochiste. Ce n’est qu’après avoir regardé le film 50 nuances de Grey, sorti en 2015, qu’elle a un « déclic » et commence à se renseigner sur le milieu. Elle détaille son plaisir sans culpabilité :

« Lors d’une séance, après 150 coups de cravache, de martinet et de paddle [tapette dure en cuir], j’ai déclenché une fontaine [éjaculation féminine] alors qu’il n’y a pas eu de contact entre mon homme et moi. C’est de la jouissance créée par le plaisir de la frappe. »

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Le fameux mur de culottes – trophées. / Crédits : Haruko Daki

Pour Clarisse, il a été plus compliqué d’assumer son penchant pour la douleur. « Avec mon premier maître, on est allés au bout de mon plaisir maso. Il m’a dit qu’il n’avait jamais frappé personne aussi fort et qu’il n’avait pas retenu ses coups. Je me suis sentie terriblement honteuse. » Cette séance lui ouvre les yeux sur la sexualité qu’elle désire.

Pauline, 40 ans, soumise depuis plus de deux ans à son maître Rémy a, elle, difficilement accepté l’humiliation« Le plus long cheminement pour moi a été de marcher à quatre pattes à côté de mon maître. Avoir une soumise à ses pieds est une jouissance psychologique pour lui », explique la Nantaise qui apprécie par ailleurs la douleur. Elle a récemment porté des pinces à linge sur les lèvres vulvaires pendant une heure pour satisfaire le plaisir de son maître qui vit à Paris et s’est aussi donnée quelques coups de badine [baguette mince et longue].

VIE ADULTÈRE

Les soumises assument difficilement leur sexualité auprès de leur entourage. Le sadomasochisme, considéré comme une pratique déviante, est un sujet complexe à aborder lors d’un déjeuner dominical.

Afin de ne pas vivre dans la privation, elles mènent parfois une double vie. Pauline a caché sa relation avec son dominant Rémy à son époux pendant neuf mois, jusqu’à ce qu’il la découvre et l’accepte « par amour ».

Pour Déola, 39 ans, soumise de Patrick Le Sage depuis plus d’un an, c’est tout autre chose. Elle est mariée depuis dix-huit ans et vit ses « plaisirs personnels et [son] vice seule ». « La vie d’une femme adultère est frénétique et passionnante. Pour pouvoir la mener à bien, il faut être vigilante aux moindres détails et accepter la frustration qui en découle de ne pas faire ce que l’on veut quand on le veut », ajoute cette ouvrière dans une PME. Il y a sept ans, elle découvre le sadomasochisme avec son amant de l’époque. Elle se rappelle :

« Il a intégré différents outils de torture à nos entrevues, comme des pinces à seins et un spéculum [écarteur] anal. J’aimais ce mélange de torture et de plaisir qui exalte chaque sensation.»

Avec Patrick, elle aime se sentir « tel un objet de métal » lorsqu’il accroche des mousquetons sur tout son corps.

LE BDSM COMME LIBÉRATION

« Les soumises ont des caractères très forts dans la vie de tous les jours. Pendant les séances, elles peuvent lâcher prise », explique Barbara. Elles se donnent à l’autre pour se libérer des pressions quotidiennes, comme Déola qui fait « tomber le masque et [s]’abandonne ». Elles se découvrent de nouvelles limites et ont l’impression de se dépasser. « J’aime l’idée de vivre ma sexualité sans me conformer aux valeurs imposées par la société », conclut la blogueuse Clarisse.

Article publié sur Streetpress le 31 octobre 2018. Réalisé en partenariat avec le CFPJ.

Démonia, le temple du BDSM au coeur de Paname

« Au début Démonia, c’était un minitel de chat SM », se souvient Miguel. Depuis sa petite entreprise a bien grandi jusqu’à devenir le magasin phare des fans de BDSM. Deux fois par an, l’équipe organise même une teuf… où tout est permis.

Avenue Jean Aicard, Paris 11e – Jean (1) pousse le lourd rideau rouge et se faufile dans le hangar. Il passe à la boutique Démonia de temps en temps à la recherche d’une nouvelle tenue pour pimenter sa vie sexuelle. Démonia est le plus grand shop BDSM de la capitale. Avec ses 400 m2 de rayons, ils déjouent les appétits des plus téméraires.

Aujourd’hui, le quinqua ultra bobo aux lunettes carrées s’attarde sur un caleçon en cuir décoré d’une fermeture éclair. Il aimerait bien « tout acheter mais [son] budget ne le permet pas ». Sébastien, le vendeur, arrive à sa rescousse. L’homme à la longue barbe rousse précise :

« On accompagne les clients dans leur sexualité. »

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Sous le signe du D / Crédits : Judith Bouchoucha

SEXSHOP TAILLE XXL

« Démonia, à la base, c’était un minitel de chat SM. Puis c’est devenu un magazine avec de la vente par correspondance avant d’être le plus grand sexshop de Paname », explique le responsable. Depuis cinq ans, Miguel, la trentaine dépassée, fait tourner la maison. Il passe son temps à courir dans tout le magasin. Entre les fournisseurs à gérer et les clients à conseiller.

Il porte un tee-shirt noir avec un chaton tout mignon dessus. Rien à voir avec l’ambiance qui règne chez Démonia :

« C’est totalement différent des boutiques que l’on trouve à Pigalle ou dans la rue Saint-Denis. Là-bas, ce ne sont que des touristes. Nous, notre clientèle est fidèle. Mais on n’achète pas un sextoy comme on achète une baguette. »

Malgré sa devanture discrète, le temple du BDSM contraste avec l’ambiance plutôt calme du quartier. Des papys tapent la pétanque dans le parc d’en face. Accessoires, tenues fétish, lingerie en cuir ou transparente, chaussures à plateformes et godes-ceintures sont légions. On se croirait chez H&M, mais en trash. Ici, les rayons sont classés par genre et par catégorie.

« Deux fois par an, on organise la Nuit Démonia », ajoute Miguel. 1 700 personnes se pressent à la plus grosse soirée fétish de Paris. Impossible d’y entrer si on ne respecte pas le dress code. « Ils doivent avoir au moins le bas en cuir, vinyle, latex ou lycra laqué. » Le prochain rendez-vous est donné le 27 octobre 2018 au Faust, sous le pont Alexandre III.

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Habillée pour l’été / Crédits : Judith Bouchoucha

DES HABITUÉ.E.S

Des fans de 50 shades of Grey aux papys qui veulent montrer qu’ils en ont toujours dans le caleçon, la clientèle ne connaît pas de limite d’âge. Et pour cause chez Démonia, ils sont aux petits soins. Chaque produit est testé par l’équipe de vendeurs. « À force de les conseiller, nous aussi on a envie de les essayer ! », dit Miguel en rigolant. Pour le manager :

« Le BDSM est la seule sexualité possible. Elle permet d’innover tout le temps. »

Près du rayon vibromasseurs, une anglo-saxonne essaie différentes robes en latex devant la glace. La petite brune demande joyeusement au vendeur : « Vous préférez laquelle vous ? ». Son compagnon de shopping, un homme bedonnant avec de larges pattes, regarde avec envie ses courbes généreuses. Sébastien lui conseille d’acheter aussi les produits d’entretien. Il avoue à StreetPress :

« Le latex c’est joli à regarder mais difficile à nettoyer et à faire briller. En vrai, ce n’est pas hyper agréable à porter. »

Même pour enfiler la tenue, il faut se badigeonner de produit lubrifiant.

De l’autre côté du hangar, Mère Dragon et son soumis Jack sont venus choisir un collier rembourré en cuir noir. « Il officialise sa place auprès de moi », précise la domina de 24 ans en lui choisissant un bijou. Grande, crâne rasé avec une crête grise sur le côté, tatouée sur tout le corps, cette performeuse cracheuse de feu est une habituée des lieux.

« La première fois que je suis venue ici, j’avais 18 ans. J’ai acheté des bas en latex. L’équipe de vendeurs est d’une précieuse aide.»

Depuis, elle vient tous les mois ; Démonia est devenu son second Carrefour.

DÉMONIA

22 avenue Jean Aicard, 75011 Paris
Du lundi au samedi de 11h30 à 19h30

(1) Le prénom a été modifié

Article publié sur Streetpress le 10 juillet. Réalisé en partenariat avec le CFPJ